Chapitre 1
Eien
Ethan et moi, nous nous sommes mariés il y a trois ans. Trois années de bonheur parfait. Jamais je n'avais connu une période comme celle-là.
Ethan et moi avons appris à vivre ensemble, ce qui n'est pas toujours simple, je dois l'avouer, surtout lorsque l'on a passé si longtemps seul, ce qui a été mon cas. Néanmoins, nous nous en sortons bien. Il ne faut juste pas être dans les parages quand nous sommes en désaccord. Cela fait des étincelles, au sens propre comme au figuré.
Côté travail, j'ai assimilé ma magie pour ne plus être un danger pour mon entourage et je seconde désormais le médecin en chef de l'hôpital de la meute.
Nous nous sommes installés quelque temps à la meute, dans le loft d'Elisabeth comme le souhaitait notre Alpha, malheureusement cela n'a pas duré. La vie était paisible aux côtés d'Ethan, mais rapidement, cela est devenu plus compliqué. Progressivement, la frustration a remplacé le bien-être. Nous n'étions jamais tranquilles. Quand ce n'était pas moi qui étais appelée à l'hôpital pour le moindre mal ou minuscule « bobo », Ethan devait gérer chaque petit couac, chaque loup ayant pris l'habitude de le joindre, de toutes les façons possibles, quelle que soit l'heure.
Un soir où nous ne nous étions pas croisés de la journée, Ethan et moi, nous sommes tombés d'accord sans même dire un mot. À peine avions-nous mis les pieds sous la table pour le dîner qu'un membre de la meute le contactait parce que son fils s'était disputé avec l'un de ses amis. Il n'a pas eu le temps de répondre qu'une femme frappait à notre porte pour que je soulage ses maux de ventre.
À cet instant, nous nous sommes retrouvés, épuisés, au milieu de la nuit. Un regard et notre décision était prise. Dès le lendemain, nous avons demandé audience auprès de son oncle et Alpha : Conrad. Notre entrevue a été courte et il a été, comme d'habitude, particulièrement compréhensif.
— Eh bien, les enfants, pourquoi vouliez-vous me voir de si bonne heure ce matin ? nous a-t-il sollicité, de sa voix douce et profonde.
— Alpha, avons-nous répondu de concert.
Après un regard et un sourire, j'ai laissé Ethan poursuivre.
— Nous avons une requête, mon oncle.
— Installez-vous, a-t-il continué. Et expliquez-moi ce qui vous tracasse.
Ethan et moi avons pris une chaise et Conrad s'est dirigé derrière son bureau, comme à son habitude. Une fois assis, Ethan m'a saisi la main et s'est adressé à l'ancien.
— Eien et moi souhaiterions que tu nous permettes d'aménager dans la vieille cabane.
— Que se passe-t-il ? Vous avez eu des problèmes ici ? Est-ce que certains ont recommencé à être désagréables, Eien ? s'est-il inquiété.
— Non, il ne s'agit pas de ça, le rassura Ethan.
Ces propos m'ont replongée un instant au moment de ma venue. Période tourmentée. Peu après la bataille contre le clan de la Lune noire, un petit groupe, avec à sa tête Liam, un jeune membre aux dents longues et rêvant du poste de Beta, s'est attaqué à Ethan et moi. Tandis qu'Ethan remettait son titre en jeu lors d'un duel improvisé, souhaitant en terminer avec toute cette histoire. La patience et l'abnégation d'Idriss étaient arrivées à leur terme, la coupe était pleine, comme on dit chez nous. Il fallait en finir. Trouver une solution pour avancer et mener la meute vers un futur uni. Le trouble de mon compagnon, je le ressentais vivement dans mon âme. J'ai peiné à me contenir et à ne pas intervenir et protéger Ethan. Il ne me l'aurait jamais pardonné. Cela aurait signifié remettre en doute son autorité tout autant que l'attitude de Liam. Rien n'aurait été aussi loin de ma volonté profonde. Je me suis donc contenté de rester à l'écart jusqu'à l'arrivée de notre Alpha avant que cela ne dégénère. Au moment de son intervention, Idriss, l'alter ego lupin d'Ethan, maintenait le loup de Liam à sa merci, ses crocs se refermant autour de sa gorge. Face à cette situation hors de contrôle et afin d'être certain d'être obéi de tous, notre chef a préféré utiliser sa voix d'Alpha. Cela lui permet de tenir en respect tous les membres de sa meute, même les plus agressifs.
— Arrêtez et éloignez-vous l'un de l'autre ! a-t-il hurlé ce jour-là, devant l'assemblée, d'un ton que je n'avais jamais entendu.
La tension était à son comble. Personne n'a osé bouger. Chacun des deux combattants s'est immobilisé. Idriss s'est ensuite écarté lentement, la gueule ouverte, et les deux loups se sont retirés en couinant, la tête basse et la queue entre les jambes en signe de soumission. Après un discours enflammé abordant le respect, la tolérance et l'importance de la paix au sein de sa meute, il a proposé au groupe dissident de partir ou d'accepter ma présence et l'autorité d'Ethan. Rester ou devenir des rebelles. Leur choix a été vite fait, vous imaginez bien. Toutefois, si les actes peuvent être contrôlés et les paroles surveillées, rien ni personne ne peut empêcher chacun de penser selon ses propres convictions. Aujourd'hui encore, même si je n'en parle jamais, je perçois des regards en coin, des sourires malveillants et j'entends des chuchotements dans mon dos. Heureusement, cela concerne une poignée d'individus et j'ai appris à les ignorer. Une très grande majorité de personnes avec qui nous vivons m'ont accueillie à bras ouverts. Beaucoup sont en outre devenus des amis très proches.
— Eien, est-ce que tout va bien ? s'inquiète Conrad, visiblement soucieux.
— Oui, pardon, je repensais au jour où tu as demandé aux membres de la meute de m'accepter ou de partir, ai-je expliqué. Là, nous venons te voir, car, justement, ils m'ont, pour la plupart, intégrée à leur vie, et Ethan aussi. Mais, peut-être un peu trop.
— Je dois avouer que je comprends mal où est le problème dans ce cas, a-t-il rétorqué en nous regardant avec cet air ébahi qu'il a parfois et qui m'a valu un infime sourire moqueur.
— Mon oncle, ils ont tous pris l'habitude de faire appel à Eien et à moi pour les plus petits tracas. Des choses qui ne sont généralement pas du ressort du Bêta ou d'un médecin de garde, détaille Ethan. En trois ans, on peut compter sur les doigts les moments d'intimité qu'Eien et moi avons pu avoir, si vous voyez ce que je veux dire. Ce n'est pas une vie, s'exclame-t-il devant les yeux écarquillés de Conrad.
— Je comprends, mes enfants. Mais, la cabane n'est pas à côté. Comment pensez-vous gérer vos obligations ? s'est-il inquiété.
— En coupant à travers la forêt, nous serons à une vingtaine de minutes pour Idriss. Moins pour Eien qui peut se fier à ses pouvoirs vampiriques. Nous arriverons le matin et repartirons le soir après notre journée, comme chaque personne quitte son travail, a expliqué Ethan.
— En cas d'urgence, tu pourras nous contacter grâce à notre lien mental et nous viendrons immédiatement, ai-je continué. Et nous garderons le loft si besoin.
— Vous avez réfléchi à tout, n'est-ce pas ? a répondu Conrad tout en souriant.
Après avoir finalement accepté notre proposition, nous avons convenu du planning d'Ethan, le mien étant déjà fixé, du moins en théorie, en fonction des horaires de visites de l'hôpital.
Je me retrouve ainsi, ce matin, sous mon arbre favori pour la première fois depuis des lunes. Quel chemin parcouru depuis ! Dans peu de temps, je vais prendre la direction de la clinique, pourtant pour l'instant, je me laisse envahir par une mélancolie que je pensais enfouie au plus profond de moi. Okami me manque. Sa truffe froide et humide, ses longs poils blancs, sa chaleur rassurante.
Trois ans, et pas un jour ne passe sans qu'il soit dans mon esprit. Je me souviens de ce jour où il était parti plusieurs heures durant. Je me suis redressée au moment où il est arrivé près de moi. Il s'est approché, a avancé lentement son museau sur ma joue, m'a caressée et m'a léché le visage. J'ai éclaté de rire à cause des chatouillis qu'il a provoqués. J'ai alors posé mes mains autour de son encolure, mes doigts dans sa fourrure, le grattant partout où il adorait. Je me rappelle encore sa chaleur et la douceur de ses poils qui me procuraient cette sensation merveilleuse dont je ne me lassais jamais. Nous étions restés là un moment, profitant de ce moment de tendresse et de complicité.
Mes yeux brillent dès que je pense à lui-même si j'ai appris, peu à peu, à faire face et à camoufler mes émotions. Pour Ethan qui ne supporte pas de me voir triste. Pour mon entourage, car la mélancolie peut influer sur mes pouvoirs magiques et je ne veux blesser personne. Pour moi, enfin, parce que finalement, on doit aller de l'avant et continuer à vivre et à profiter des moments qu'il nous reste. Coûte que coûte, progressivement. Très vite, j'ai réalisé que la peine ne disparaîtrait pas. Peut-on vraiment faire ça ? De temps à autre, cela semble simple pourtant, la plupart du temps, cela me paraît insurmontable. L'autre jour, alors que je marchais dans les couloirs de l'hôpital, j'ai laissé mon esprit errer. Allez savoir pourquoi j'ai repensé à mon petit coin de rivière. Rapidement et sans que j'y prenne garde, j'y ai vu Okami jouer dans l'eau en essayant d'attraper des poissons comme il le faisait occasionnellement. Mon cœur s'est serré et j'ai manqué de tomber sous le coup de l'émotion. Mais, la vie continue, c'est ce que nous répétait régulièrement Conrad. Ainsi chaque matin, je me pare de mon plus beau sourire et je vais rejoindre la meute.
Ethan est déjà parti depuis longtemps. Aujourd'hui, Joshua et lui doivent patrouiller afin de vérifier qu'aucun intrus ne pénètre sur notre territoire. Des traces ont été repérées par nos guetteurs et ils voulaient en avoir le cœur net.
Cela fait quelques heures que je suis arrivée à l'hôpital. Les urgences ont été traitées, mes dossiers administratifs sont rédigés, alors, une fois n'est pas coutume, je bois un café avec mes collègues en salle de pause et nous discutons des récents potins. Notre équipe se complète bien et cela nous permet de faire du bon travail. Le bien-être des patients est notre priorité et contrairement aux hôpitaux humains, nous n'avons pas de problème de budget à régler.
Avec les années, j'ai pu créer des liens avec chacun d'eux. Nous nous connaissons désormais par cœur. J'ai déjà servi son café au lait à Elina. Pour Clarissa, c'est du thé à la menthe avec beaucoup de sucre. Malcom n'est pas là sinon il aurait eu droit à son expresso bien noir.
Tout à coup, un brouhaha nous interpelle. Nous sortons rapidement pour constater que Liam porte un autre homme. Ce dernier est visiblement inconscient. Liam semble paniqué et crie tellement que personne ne comprend ce qui arrive. Le responsable du service étant absent, je dois gérer cette crise dont je me serai bien dispensé. D'un pas assuré, je me dirige vers lui et d'une voix ferme, tout en restant calme, je demande aux infirmiers de s'occuper du malade puis je me tourne vers lui.
— Bonjour, Liam, pourrais-tu essayer de te reprendre et de nous préciser ce qui est arrivé afin de pouvoir aider ton ami ?
— Où est Malcom ? crache-t-il en me regardant de la tête au pied de cet air dédaigneux que j'ai trop souvent surpris.
— Il est en congé aujourd'hui. Je suis responsable des soins, expliqué-je en gardant mon calme.
— Certainement pas ! Écarte-toi de mon chemin, continue-t-il à hurler, avec véhémence. Il est hors de question qu'une sale suceuse de sang de ton espèce s'occupe de William.
— Ma nature n'était pas réellement un problème lorsque je t'ai guéri après cette chute qui aurait pu être mortelle sans mes pouvoirs de guérison, ironisé-je.
Il y a quelques mois de cela, Liam est tombé dans un piège tendu aux rebelles et il a perdu connaissance après s'être blessé. Lorsqu'il a repris vie, je l'avais déjà traité. Il ne pouvait donc pas se plaindre. Toutefois, le remettre à sa place est, je dois l'avouer, jouissif. Il me regarde avec des yeux exorbités. Il doit être partagé entre la stupéfaction et la rage. Comment osé-je dire à tous que je l'ai soigné ?
— Maintenant si tu souhaites que William puisse lui aussi me reprocher ce que je suis, je dois d'abord lui sauver la vie ! continué-je fermement, ne lui laissant, finalement, pas le choix.
— Nous étions en patrouille avec Beta Ethan et Gamma Joshua. Nous avons perçu des odeurs étrangères alors, Ethan, Joshua et quelques hommes sont partis de leur côté et William et moi, à la tête d'un autre groupe, explique-t-il à contrecœur. Puis, à la frontière nord, nous sommes tombés sur une épaisse fumée. William a voulu s'approcher pour voir au-delà, cependant en moins d'une minute, il a sombré dans l'inconscience...
Que cache cette fumée à la frontière nord ? Et Ethan, parti de son côté, est-il en danger lui aussi ? Retrouvez Les Liens du sang, la suite de La Fille du clan de la Lune noire, dans ma boutique.